Bleu magnétique

Depuis la ruelle on aperçoit les grandes verrières de chez Varimond, le couturier de luxe.

La troupe, composée d’une douzaine de personnes, hommes et femmes confondus, s’avance sans bruit. Certains sont déjà en place sur les façades avoisinantes, prêts à bloquer les issues de secours. D’autres attendent sous des portes cochères. Celui qui les mène est un homme trapu au visage carré. Il est à quelques mètres de l’entrée. Tout le monde est à son poste. Il vérifie que personne n’arrive, rabat la cagoule sur son visage puis lance le signal.
Au silence succède le fracas des portes qu’on ouvre à toute volée. Ni les vendeurs ni les clients n’ont le temps de réagir. Le caissier est plaqué au sol sans ménagement. La troupe se met aussitôt à l’ouvrage, défaisant lestement les portants, s’assurant que personne ne cherche à fuir ni à donner l’alarme.

Les gestes sont rapides, efficaces. Les silhouettes sombres glissent au-dessus du parquet. La musique de fond a été coupée et les semelles souples ne produisent aucun son. La scène a quelque chose d’irréel. Si la tension n’était pas si forte, on penserait à un ballet.

Soudain un cri déchire l’espace. Un enfant de six, sept ans s’est interposé. Deux individus masqués interviennent. Le premier écarte violemment la mère, le second plaque le jeune garçon contre son torse et lui maintient solidement les coudes.

La femme recule lentement jusqu’au mur. Sa longue robe de soie rouge cache ses pieds nus. C’est une femme de taille moyenne, aux traits épais, qu’on ne remarquerait sans doute pas sans cette tenue. On a l’impression que le vêtement a été taillé pour elle. Il laisse voir ses épaules, la naissance de sa gorge, épouse le reste de son corps comme une seconde peau, donnant à chacun de ses mouvements une fluidité aérienne.

L’homme la fait pivoter d’un geste brusque, l’arrête d’une poigne ferme sur la nuque. De l’autre main il dégrafe la robe qui s’ouvre sur une peau très pâle, marquée de tâches rosâtres et de veines saillantes. Il force le vêtement à descendre, repousse la femme qui tente de dissimuler sa chair meurtrie. Il avance à nouveau, l’envoie valdinguer par terre d’un grand coup sur l’épaule. Elle s’écroule, ramène ses jambes contre son buste, se recroqueville.

Pendant ce temps un des membres du groupe, une femme de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, se penche sur le gérant en pointant du doigt le centre de sa cagoule : « Tu vois mon nez ? Je me suis fait faire un implant, un implant d’enclume. Si tu bouges et que j’te mets un coup d’tête, t’es mort.

Et si j’éternue, ça va faire du dégât. »

Tous les vêtements ont disparu, les accessoires ont été emmenés, la caisse vidée. Il ne reste plus rien dans les vitrines.

Les hommes en noir semblent prêts à partir mais l’un d’eux s’approche de l’enfant, toujours solidement immobilisé. Il a dans la main un petit engin hérissé de fils et d’antennes. Quand il le déplie, deux branches apparaissent qu’il dirige vers le visage du garçon. Celui-ci se débat mais l’homme qui le tient, place ses mains autour de son cou et exerce une pression irrésistible.

Au sol la mère s’est redressée. Un pied sur la hanche la dissuade de se relever totalement. « Vous en faites pas, on lui veut pas de mal. »

L’homme enfile l’appareil sur la tête. Les deux branches viennent se plaquer contre les oreilles, l’engin se colle au crâne, deux caches tombent sur les yeux, enfermant le regard derrière un écran opaque.

Aussitôt des voyants s’allument, un léger vrombissement se fait entendre.

« C’est juste des images qu’on lui envoie. »

Entre les bras de l’homme, l’enfant se détend. Il peut même desserrer son étreinte sans que celui-ci cherche à s’échapper ni à ôter l’appareil devant son visage.

« C’est un film qu’on lui passe »

L’enfant s’est assis. Devant ses yeux se déroulent les scènes auxquelles il vient d’assister mais les hommes masqués ont été remplacés par des personnages de dessin animé. Tout ce petit monde évolue sur fond musical, des couples se forment, se mettent à danser une valse joyeuse.

Le meneur ajoute : « Le film reprend en accéléré ce qui s’est passé devant lui. »

 

« Ce qu’il ne vous a pas dit, précise le commissaire, c’est qu’ils en avaient gommé toute trace de violence. C’est toujours comme ça qu’ils procèdent. Ils filment les lieux, les personnes présentes mais eux-mêmes apparaissent sous les traits de grandes peluches colorées. Dans ces films ils font figure de héros.

-C’est cette version que retiendra votre fils. C’est celle qui se sera imprimée dans sa rétine. Désormais toute scène analogue à laquelle il assistera, sera perçue à travers ce prisme. Il est conditionné à ne voir dans la violence qu’un simple jeu. »

En face de lui, le père de l’enfant, un bel homme à la tenue soignée, reste sans rien dire. Il regarde à sa gauche sa femme tassée sur la chaise.

-Que pouvons-nous faire ? demande-t-il d’une voix cassée.

-Supprimer tous les écrans. Toute séquence filmée risquerait de renforcer le conditionnement.

Comme le père ne réagit pas, le commissaire ajoute :

-S’il échappe aux images, il a de grandes chances de s’en sortir.

L’homme pousse un profond soupir puis se lève. Il saisit doucement le coude de sa femme, l’aide à se mettre debout, tend la main par dessus la table.

-Je vous remercie. Je sais que vous avez fait tout ce que vous pouviez.

Resté seul, le commissaire entre les dernières données dans l’ordinateur. A un moment, il lève les yeux, jette machinalement un coup d’oeil aux écrans de contrôle : le couple se dirige vers la sortie. Les deux silhouettes sont courbées l’une vers l’autre, formant une masse indistincte qui s’éloigne lentement.

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En guise de conclusion

On utilise le langage selon deux grands axes : d’abord pour rendre compte de ce qui est ou a été. Or ce n’est pas un outil commode, le mot ne se confond pas avec la chose, il en est une symbolisation qui, au fil du temps, s’est chargée de significations et de connotations multiples.

Ensuite on s’en sert pour dire ce qui n’existe pas encore, ce qui pourra advenir, ce qu’on imagine et qu’on invente, pour faire face aux conditions nouvelles.

Il y a enfin une autre dimension qui échappe à la stricte définition de l’outil. Quand nous disons que nous sommes des êtres de langage, ce n’est pas uniquement pour signifier que nous nous distinguons des animaux par notre mode de communication, c’est aussi parce que l’idée que nous avons de nous-même, la conscience de notre identité et de la réalité autour de nous, repose sur des discours.

Le langage joue donc un rôle primordial pour la construction de notre avenir, tant personnel que global. Il fonde une bonne part de notre aptitude à l’adaptation et surtout à la création dont nous avons tant besoin. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Les formes arrêtées, les expressions toutes faites, loin de stimuler l’intuition, nous enferment dans un ordre établi et immuable. La maîtrise du code, le souci de perfection tient le monde à distance.
Pour tenter d’en contrôler l’évolution, les milieux favorisés, ceux dont la parole compte, ceux qui régissent la plupart des médias, recourent aux abstractions, aux anglicanismes, aux théories scientifiques. Peine perdue. On ne réduit pas l’étrangeté du monde à coups de concepts.

Restent les enfants, les poètes et les fous qui chavirent la langue en tous sens.

Restent aussi ceux qui ne se plient pas aux codes, ceux qui n’emploient pas toujours la formule qu’on attend. Une femme racontait à son amie que sa fille avait fixé la date de son mariage sans s’inquiéter de savoir si elle pourrait se libérer. « J’étais déçue de part en part », confiait-elle. La formule peut faire sourire, elle dit surtout avec force les pics de la déception qui lui ont traversé le corps.

Alors quelle langue va pouvoir accompagner ce monde en pleine mutation ? Peut-être une langue femelle, comme l’appelle de ses vœux Caroline Sagot-Duvauroux, une langue qui puisse dire autre chose que des rapports de pouvoir.

Je crois en tous cas en la capacité de la langue française à dire le neuf. Elle a déjà montré qu’elle pouvait se renouveler. Elle recèle en elle-même des richesses qui ne demandent qu’à être exploitées.

A une classe de sixième, j’avais proposé de composer un texte de dix à douze lignes qui toutes commenceraient par « je sais ». Seule la dernière débuterait par « je ne sais pas encore ». Kylian a achevé son texte par : « Je ne sais pas encore c’est quoi le paradis. » Cette phrase sonnait étrangement. La formulation semblait maladroite dans un texte par ailleurs écrit dans un français standard et soigné. J’ai d’abord été tentée de corriger. Puis je me suis ravisée. Pourquoi changer ? Ne comprenais-je pas parfaitement le message ? Ce qui gênait, le mélange des codes, écrit pour la première partie de la phrase, oral pour la seconde, n’était-il pas finalement plus intéressant qu’une langue pure et sclérosée ? Si l’avenir est au métissage, pourquoi ne pas commencer par tous ceux possibles à l’intérieur de notre langue ? La création s’offre sous toutes les formes à qui souhaite s’en saisir.

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