Fidélité

Dans une prison pour femmes, je fais le tour des cellules avant que les prisonnières ne soient transférées. Sur l’étagère de l’une de ces cellules, j’aperçois une vieille théière en fer émaillé, semblable à la cafetière que j’ai héritée de mes grands-parents paternels. Je demande à la femme si je pourrais la récupérer, je sais que ça ferait très plaisir à ma fille. Ca ne pose pas de problème.

Il y a aussi toutes sortes de pots, petits vases, babioles… pas des choses de valeur mais de jolis objets. Une sorte d’accord s’établit entre la prisonnière et moi : je garde ce qui m’intéresse, vends le reste et me dépatouille pour retrouver sa trace et lui donner ce qui lui revient.

Je suis dehors, juste devant la prison. Un incendie vient de se déclarer. Les femmes à l’étage sont appuyées à la balustrade de la coursive extérieure, sans réaction. Je les exhorte à sauter. Elles hésitent. Ce n’est pas si haut pourtant. Une femme, pour se protéger de la chaleur des flammes, a relevé sa capuche.

Une autre, écoutant mes conseils, s’est dirigée vers le côté du bâtiment. De là elle va pouvoir prendre appui sur les grilles des balustrades en dessous.

Le danger est passé. Nous sommes dans un autre lieu. Ce ne sont plus des cellules mais des chambres en enfilade presque entièrement occupées par de vastes lits. Des femmes, en tenue légère, y sont plus ou moins allongées. Je passe d’une pièce à l’autre, toujours dans ce rôle d’inspection.

Dans un autre lieu, non défini, la femme à la théière me retrouve. Selon elle, je l’ai trahie, je ne suis pas partie à sa recherche, je ne lui ai pas donné ce que je lui devais. C’était impossible, tout a brûlé. J’ai beau le savoir, je ne parviens pas à l’exprimer.

Je suis sur le sol, les jambes repliées sous moi, les épaules contre ses cuisses, la tête contre son corps. Elle me maintient fermement. Je ne peux pas bouger. Elle a à la main une tige de métal à la pointe incandescente, qu’elle dirige vers mon torse. Sous le coup de la douleur, je m’évanouis.

Je me réveille dans une chambre d’hôpital. Les soignants parlent entre eux de mes blessures. Ils soulignent l’acharnement qui a été nécessaire pour me détruire ainsi les grandes lèvres et le clitoris. J’ai une vision de mon sexe vu d’en face, irrémédiablement rongé.

Je suis à l’étranger, peut-être en Allemagne, en voyage scolaire (je me sens élève). Je dois retrouver les autres à la gare pour le train du retour. Mon sac n’est pas prêt. J’ai au moins cinq paires de chaussures étalées, dont trois d’été qui sont abîmées ou que je ne porte plus. Ca ne sert à rien que je traîne ça. Je cherche un sac plastique à part pour ne pas les mettre directement dans la poubelle. J’ai besoin d’autres sacs, je trie parmi les ordures.

Le temps presse. Je ne sais pas comment je vais fermer mon sac avec tout ce qui reste à mettre dedans. Si je me contente d’empiler les affaires dessus, ça devrait tenir, mais les sangles ne seront atteignables que du bout des doigts et je ne pourrai pas prendre le sac dans les bras pour soulager mon dos.

En plus je ne me suis pas préparé de sandwich, je n’ai fait aucune course, je n’aurais rien à manger de tout le trajet.

Les propriétaires du lieu, la nourrice des enfants et son mari, reviennent. Elle me propose de m’emmener à la gare, me dégote un ou deux paquets de biscuits.

D’abord quelques précisions. Ma mère avait une forte personnalité, mon père était plus doux et discret. Il avait très tôt renoncé à s’opposer à elle et s’était plongé à corps perdu dans le travail. Il était professeur à l’université, elle enseignait en lycée professionnel. Son statut lui assurait une place dans la société, son salaire un poids certain dans l’équilibre familial.

Fort de cette expérience, il était convaincu qu’un couple ne pouvait durer que si le mari était intellectuellement supérieur à sa femme. Il citait régulièrement le cas d’une collègue mariée à un artisan, dont le couple avait fini par éclater. Et lorsqu’un couple de mes amis, dans une situation à peu près équivalente, avait rencontré des difficultés, il m’avait assuré que ça ne l’étonnait pas, que de toute façon ça ne pouvait pas marcher.

Même si ce n’était pas le but recherché, il avait fini par me convaincre. J’ai donc été très longtemps persuadée que si je voulais être heureuse en amour, je n’avais pas trop intérêt à développer et faire valoir mes capacités intellectuelles.

Quelques années avant sa mort, alors que je lisais le journal, il est venu me l’enlever des mains pour y glisser un quotidien selon ses dires plus adapté aux femmes. Je me suis donc retrouvée avec en lieu et place du « Monde » que j’étais en train de parcourir, le « Ouest-France ». Confirmation, s’il en fallait, que les femmes ne pouvaient prétendre à l’égalité avec les hommes.

Autre précision : ma grand-mère paternelle était une femme douce mais à tendance dépressive et obsessionnelle. Mon grand-père paternel, boulanger dans la marine, a travaillé plus d’une douzaine d’années sur un navire marchand qui ralliait le Havre à New-York. Chacun de ses voyages mensuels l’éloignait trois semaines durant, une semaine pour l’aller, une semaine sur place et une semaine pour le retour. Il semble qu’il ait noué là-bas une relation amoureuse avec une prostituée.

En ce moment, dans ma vie professionnelle, rien ne bouge. Malgré les démarches engagées, je n’arrive à rien. La veille de ce rêve, je me demandais si ne subsistait pas en moi une forme de fidélité familiale, si inconsciemment je ne continuais pas à obéir à la règle édictée par mon père, règle selon laquelle l’homme doit gagner plus d’argent que sa femme et subvenir aux besoins de la famille.

Il y aurait en quelque sorte répartition des rôles, équilibrage des forces : la femme occupe une grande place à la maison, l’homme en a une prépondérante dans le milieu professionnel.

Si mes projets rencontrent une issue favorable, je me retrouverais en situation de cumuler les deux rôles.

Le rêve vient éclairer ce problème.

Il est exclusivement question de femmes ici. La femme à la théière n’est pas ma grand-mère paternelle mais elle me renvoie à la lignée du père.

Les femmes sont prisonnières. Prisonnières de quoi ? Pourquoi ? On l’ignore. On sait seulement que seules les femmes sont enfermées.

Pour ma fille et les générations qui suivent, je voudrais récupérer un objet dont je sais qu’il est susceptible de leur plaire. Je ne renie pas ma lignée, j’en revendique l’héritage. En acceptant ce qui me vient du passé, je contracte une dette.

Un feu intérieur (on songe à la colère) se déclare. Les prisonnières ne réagissent pas, ne cherchent ni à l’éteindre ni à fuir. Une femme, qui pour moi représente ma grand-mère, se couvre le visage. C’est le moyen de ne pas voir, mais cela ne résout rien et ne pourra pas la protéger. Une autre cependant parvient à s’échapper, à ne pas suivre la règle commune. Que devient-elle ? Le rêve ne le dit pas mais peut-être est-elle en lien avec le second lieu.

Celui-ci fait apparaître l’autre femme associée à la lignée paternelle, la putain bienaimée. De ce côté-là, malgré l’apparent laisser-aller de la tenue, pas de liberté non plus. Nous sommes dans une maison close, aussi fermée qu’une prison.

La dette que j’ai contractée consisterait sans doute à vivre selon les mêmes règles que mes aïeules. Or je me suis émancipée du joug masculin, je suis libre. Libre ? Peut-être pas tant que ça. Si je ne me plie pas à la règle, je cours le risque d’être atteinte dans ma féminité : grandes lèvres et clitoris seront irrémédiablement brûlés (le feu encore une fois). Le plaisir me sera refusé.

L’épisode à l’étranger fait-il partie du même rêve ? Ce n’est pas très clair. Ce qui est sûr, c’est que je dois me dépêcher si je veux rentrer chez moi (être totalement moi-même?) et qu’il ne faut pas que je m’embarrasse de vieilles chaussures inadaptées à mes besoins actuels, en un mot que je ne mette pas mes pas dans ceux qui appartiennent au passé. Je ne suis pas sûre d’y arriver, crains de m’épuiser à porter ce sac encombrant et malcommode, sans la possibilité de soutenir mon énergie par un bon repas. Heureusement une bonne fée, sous la figure de la nourrice (en fait je n’étais pas à l’étranger mais à Angers, ville que j’ai quittée il y a peu pour revenir en terre bretonne) vient à mon secours. Je n’ai pas tout à porter, la charge des enfants en plus du reste. Je peux être secondée.

Beaucoup de points intéressants dans ce rêve : l’image de l’enfermement dans lequel ont vécu les femmes qui m’ont précédée, de cette colère qui les brûlait de l’intérieur. La scène la plus frappante est sans doute celle de la mutilation sexuelle, qui ressemble clairement à une excision. Détail très important : elle n’est pas commise par un homme (la tige incandescente est un symbole phallique dont elle s’est emparée pour le reprendre à son compte), mais par une femme. Voilà la réponse à mon interrogation de départ : finalement je n’agis pas par fidélité à l’injonction muette de mon père mais parce que, en m’incarnant femme, j’ai intégré la violence dont elles sont victimes depuis des siècles et qu’elles ont elles-mêmes contribué à faire perdurer. Les lois de la société patriarcale ont été instituées par des hommes mais si elles sont encore respectées aujourd’hui, c’est qu’ils ne sont pas seuls responsables. C’est toute la société, femmes y compris, qui les a perpétuées.

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Rappeler ses rêves

Dans notre univers quotidien, on privilégie concentration et réflexion. Il faut écouter, projeter, appliquer. Se glissent dans les failles de cette vigilance des instants d’attention flottante. Les yeux décollent de la feuille, restent accrochés aux branches de l’autre côté de la fenêtre, ou bien, sur ce trajet cent fois parcouru, les gestes s’accomplissent d’eux-mêmes, tandis que l’esprit bat la campagne.

Moments de méditation ou moments de repos, on retrouve là un état de conscience modifié qui se rapproche de celui du rêve. C’est l’occasion propice pour laisser ressurgir ses images et s’imprégner de son atmosphère.

Vient aussi le moment de l’écriture. Dans « La Femme qui tremble », Siri Hustvedt raconte qu’elle s’est souvent servie dans son travail avec des patients en psychiatrie d’un livre de Joe Brainard intitulé « I remember », je me souviens. Elle décrit ce qui se passe dans ce travail : « Quand nous écrivons nos propres « je me souviens », les patients et moi, il se produit une chose remarquable. Le seul fait d’écrire « Je me souviens » suscite des souvenirs, (…) déclenche une activité à la fois motrice et cognitive. En général, je ne sais pas, quand je commence la phrase, comment je vais la finir, mais une fois que le mot « souviens » figure sur la page, une idée m’apparaît. Un souvenir en amène un autre. Une chaîne d’associations s’engage.

Ma main bouge pour écrire, mémoire procédurale corporelle de savoir-faire inconscient, qui évoque la vague impression ou sensation de l’émergence dans la conscience d’une image ou d’un événement du passé. »

L’écriture est mise en mouvement. Une première image issue du rêve déclenche l’apparition des suivantes. Une histoire se met en place. La tentation est grande de faire des rapprochements avec ce qu’on vit, les interrogations qui nous traversent, en bref de lui donner un sens. Il est important de ne rien précipiter mais au contraire de prendre le temps de choisir les mots les plus justes, de s’attacher à transcrire au plus près les impressions ressenties, de s’efforcer au récit le plus complet. Dans cette phase il faut éviter tout ce qui pourrait distraire du rêve proprement dit.

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