Le moment du rêve

Dans « Les cent mots du rêve » J-P Tassin et S Tisseron exposent une théorie intéressante : les rêves auraient lieu à tous les stades du sommeil et prendraient en particulier place dans le court instant, quelques secondes, qui précède les micro-réveils et le réveil définitif.

Cela expliquerait les « rêves rétrogrades » c’est à dire ceux dont l’événement final est en fait le déclencheur, par exemple celui de cet homme qui se voyait au temps de la Révolution assister à son procès et à sa condamnation à la guillotine, alors qu’en réalité il était réveillé par la chute de sa tête de lit.

Cela signifierait que tout rêve est nécessairement achevé. C’est à la lumière de cette théorie que j’ai analysé le rêve des décors. Ce ne seraient pas les prémisses d’une action à venir, mais bien le cœur du récit. L’opposition entre les deux décors est à elle-même porteuse de sens, et cette eau qui sourd entre les pierres est le véritable événement. Ca n’a l’air de rien, cette eau, c’est tout petit, mais justement c’est cela qui en fait la force. L’esprit nouveau incarné par les jeunes s’infiltre sans faire de bruit. S’il cherchait à s’imposer de façon violente, on pourrait tenter de le réprimer, mais ce n’est pas le cas, et, petit à petit, il gagne du terrain.

La théorie la plus courante place le rêve dans la phase de sommeil « paradoxal », ainsi appelé parce que le tonus musculaire est totalement relâché tandis que le cerveau est aussi actif que pendant l’éveil, que les yeux roulent sous les paupières et que la zone sexuelle est excitée.

En tant que rêveuse, je suis incapable de départager les différentes théories. Je peux seulement dire que les scénarios sont plus riches en fin de nuit et que j’ai souvent au réveil la sensation de passer sans transition d’un monde à l’autre, avec parfois un petit goût d’inachevé.

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Fidélité

Dans une prison pour femmes, je fais le tour des cellules avant que les prisonnières ne soient transférées. Sur l’étagère de l’une de ces cellules, j’aperçois une vieille théière en fer émaillé, semblable à la cafetière que j’ai héritée de mes grands-parents paternels. Je demande à la femme si je pourrais la récupérer, je sais que ça ferait très plaisir à ma fille. Ca ne pose pas de problème.

Il y a aussi toutes sortes de pots, petits vases, babioles… pas des choses de valeur mais de jolis objets. Une sorte d’accord s’établit entre la prisonnière et moi : je garde ce qui m’intéresse, vends le reste et me dépatouille pour retrouver sa trace et lui donner ce qui lui revient.

Je suis dehors, juste devant la prison. Un incendie vient de se déclarer. Les femmes à l’étage sont appuyées à la balustrade de la coursive extérieure, sans réaction. Je les exhorte à sauter. Elles hésitent. Ce n’est pas si haut pourtant. Une femme, dans un geste vain pour se protéger de la chaleur des flammes, a relevé sa capuche.

Une autre, écoutant mes conseils, s’est dirigée vers le côté du bâtiment. De là elle va pouvoir prendre appui sur les grilles des balustrades en dessous et échapper au sinistre.

Le danger est passé. Nous sommes dans un autre lieu. Ce ne sont plus des cellules mais des chambres en enfilade presque entièrement occupées par de vastes lits. Des femmes, en tenue légère, y sont plus ou moins allongées. Je passe d’une pièce à l’autre, toujours dans ce rôle d’inspection.

Dans un autre lieu, non défini, la femme à la théière me retrouve. Selon elle, je l’ai trahie, je ne suis pas partie à sa recherche, je ne lui ai pas donné ce que je lui devais. C’était impossible, tout a brûlé. J’ai beau le savoir, je ne parviens pas à l’exprimer.

Je suis sur le sol, les jambes repliées sous moi, les épaules contre ses cuisses, la tête contre son corps. Elle m’immobilise d’une main ferme. Je ne peux pas bouger. Elle tient une tige de métal à la pointe incandescente, qu’elle dirige vers mon torse. Sous le coup de la douleur, je m’évanouis.

Je me réveille dans une chambre d’hôpital. Les soignants parlent entre eux de mes blessures. Ils soulignent l’acharnement qui a été nécessaire pour me détruire ainsi les grandes lèvres et le clitoris. J’ai une vision de mon sexe vu d’en face, irrémédiablement rongé.

Je suis à l’étranger, peut-être en Allemagne, en voyage scolaire (je me sens élève). Je dois retrouver les autres à la gare pour le train du retour. Mon bagage n’est pas prêt. J’ai au moins cinq paires de chaussures étalées, dont trois d’été qui sont abîmées ou que je ne porte plus. Ca ne sert à rien que je traîne ça. Je cherche un plastique  pour ne pas les mettre directement dans la poubelle. J’ai besoin d’autres sacs, je trie parmi les ordures.

Le temps presse. Je ne sais pas comment je vais fermer mon bagage avec tout ce qu’il reste à mettre dedans. Si je me contente d’empiler les affaires dessus, ça devrait tenir, mais les sangles ne seront atteignables que du bout des doigts et je ne pourrai pas tout prendre  dans les bras pour soulager mon dos.

En plus je ne me suis pas préparé de sandwich, je n’ai fait aucune course, je n’aurais rien à manger de tout le trajet.

Les propriétaires du lieu, la nourrice des enfants et son mari, reviennent. Elle me propose de m’emmener à la gare, me dégote un ou deux paquets de biscuits.

D’abord quelques précisions. Ma mère avait une forte personnalité, mon père était plus doux et discret. Il avait très tôt renoncé à s’opposer à elle et s’était plongé à corps perdu dans le travail. Il était professeur à l’université, elle enseignait en lycée professionnel. Son statut lui assurait une place dans la société, son salaire un poids certain dans l’équilibre familial.

Fort de cette expérience, il était convaincu qu’un couple ne pouvait durer que si le mari était intellectuellement supérieur à sa femme. Il citait régulièrement le cas d’une collègue mariée à un artisan, dont le couple avait fini par éclater. Et lorsqu’un couple de mes amis, dans une situation à peu près équivalente, avait rencontré des difficultés, il m’avait assuré que ça ne l’étonnait pas, que de toute façon ça ne pouvait pas marcher.

Même si ce n’était pas le but recherché, il avait fini par me convaincre. J’ai donc été très longtemps persuadée que si je voulais être heureuse en amour, je n’avais pas trop intérêt à développer et faire valoir mes capacités intellectuelles.

Quelques années avant sa mort, alors que je lisais le journal, il est venu me l’enlever des mains pour y glisser un quotidien selon ses dires plus adapté aux femmes. Je me suis donc retrouvée avec en lieu et place du « Monde » que j’étais en train de parcourir, le « Ouest-France ». Confirmation, s’il en fallait, que les femmes ne pouvaient prétendre à l’égalité avec les hommes.

Autre précision : ma grand-mère paternelle était une femme douce mais à tendance dépressive et obsessionnelle. Mon grand-père paternel, boulanger dans la marine, a travaillé plus d’une douzaine d’années sur un navire marchand qui ralliait le Havre à New-York. Chacun de ses voyages mensuels l’éloignait trois semaines durant, une semaine pour l’aller, une semaine sur place et une semaine pour le retour. Il semble qu’il ait noué là-bas une relation amoureuse avec une prostituée.

En ce moment, dans ma vie professionnelle, rien ne bouge. Malgré les démarches engagées, je n’arrive à rien. La veille de ce rêve, je me demandais si ne subsistait pas en moi une forme de fidélité familiale, si inconsciemment je ne continuais pas à obéir à la règle édictée par mon père, règle selon laquelle l’homme doit gagner plus d’argent que sa femme et subvenir aux besoins de la famille.

Il y aurait en quelque sorte répartition des rôles, équilibrage des forces : la femme occupe une grande place à la maison, l’homme en a une prépondérante sur la place sociale.

Si mes projets rencontrent une issue favorable, je me retrouverais en situation de cumuler les deux rôles.

Le rêve vient éclairer ce problème.

Les figures sont ici exclusivement féminines. Celle qui est associée à la théière  me renvoie à la lignée paternelle. Pourquoi ces femmes sont-elles prisonnières? De quoi ? On l’ignore. C’est un état de fait, le lot commun.

Même si je ne suis là qu’en visite, j’appartiens moi aussi à la  lignée des femmes, tout comme ma fille et les générations qui suivront. La théière symbolise  cette appartenance. En l’acceptant, je contracte une dette.

Un feu intérieur (on songe à la colère) se déclare. Les prisonnières ne réagissent pas, ne cherchent ni à l’éteindre ni à fuir. Une femme, qui pour moi, représente ma grand-mère, se couvre le visage. C’est le moyen de ne pas voir, mais cela ne résout rien et ne pourra pas la sauver. Une autre cependant parvient à s’échapper. Que devient-elle ? Le rêve ne le dit pas mais peut-être est-elle en lien avec le deuxième endroit.

Celui-ci fait apparaître l’autre femme de la lignée paternelle, la putain bienaimée. De ce côté-là, malgré l’apparent laisser-aller de la tenue, pas de liberté non plus. Nous sommes dans une maison close, aussi fermée qu’une prison.

La dette que j’ai contractée consisterait sans doute à vivre selon les mêmes règles que mes aïeules. Or je me suis émancipée du joug masculin, je suis libre. Libre ? Peut-être pas tant que ça. Si je ne me plie pas à la règle, je cours le risque d’être atteinte dans ma féminité : grandes lèvres et clitoris seront irrémédiablement brûlés (le feu encore une fois). Expression et plaisir me seront impossibles.

L’épisode à l’étranger semble appartenir à un autre rêve. Tout a changé: lieu, thème, personnages, atmosphère. Je crois pourtant qu’il propose une suite. Les sacs, bagages, valises et autres affaires sont traditionnellement pour moi les éléments venus du passé. Ils m’encombrent, je peine à les rassembler, me demande comment je vais réussir à tous les emporter, mais à aucun moment je ne songe à m’en débarrasser. A peine si j’accepte, après les avoir rigoureusement triées, de jeter quelques unes de mes vieilles paires de chaussures, de ne plus suivre les pas que j’ai empruntés jusque là. Mon émancipation n’est donc pas si totale que je voudrais bien le croire. Je ne vis plus selon les règles en vigueur dans le passé, mais je me fais un devoir de mémoire, je m’oblige à en préserver les traces, à conserver tout ce qui pourra témoigner de cette époque révolue (c’était déjà le sens de la théière que je tenais à récupérer pour les générations suivantes). Je suis même prête à y laisser mes forces.

La nourrice intervient. C’est elle qui subvient aux besoins des enfants lorsque la mère ne peut assurer elle-même cette fonction. Elle est une mère de substitution, un peu comme le parrain et la marraine en cas de décès des parents. Nourrice, marraine, sont toutes deux des figures tutélaires, sortes de fée ou d’ange gardien qui se portent à notre secours. C’est bien le rôle qu’elle remplit ici puisqu’elle s’offre de me conduire à la gare et me fournit de quoi manger.

Il est à noter en outre qu’elle m’aide à quitter l’  « étranger ». Le rêve, qui est basé sur l’image et sur le son, ne se soucie pas d’orthographe : « étranger » est peut-être une légère déformation de « être à Angers », ville dont je suis partie il y a peu pour recommencer une nouvelle vie. J’aurais dû arriver libre de mon passé dans mon nouvel environnement, mais voilà je n’ai pu m’empêcher d’emmener avec moi les archives familiales.

Beaucoup de points intéressants dans ce rêve : l’image de l’enfermement dans lequel ont vécu les femmes qui m’ont précédée, de cette colère qui les brûlait de l’intérieur. La scène la plus frappante est sans doute celle de la mutilation sexuelle, qui ressemble clairement à une excision. Détail très important : elle n’est pas commise par un homme: la tige incandescente est un symbole phallique dont elle s’est emparée pour le reprendre à son compte. Voilà la réponse à mon interrogation de départ : finalement je n’agis pas par fidélité à l’injonction muette de mon père mais parce que, en m’incarnant femme, j’ai intégré la violence dont elles sont victimes depuis des siècles et qu’elles ont elles-mêmes contribué à faire perdurer. Les lois de la société patriarcale ont été instituées par des hommes mais si elles sont encore respectées aujourd’hui, c’est qu’ils ne sont pas seuls responsables. C’est toute la société, femmes y compris, qui les a perpétuées.

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